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Commentaire de la sourate

Al Fatiha

"L'Ouverture ou le Prologue"

Par Meriam-Herzog Tourky


Cliquez ici pour écouter la Sourate


Bismi Allahi alrrahmani alrraheemi

" Au Nom d'Allah Le Tout-Miséricordieux
Le Très-Miséricordieux "
[ Verset 1. ]
 

Son nom signifie "ouverture", "entrée", "prologue"... On peut considérer cette sourate, placée au seuil du Coran, comme la clé du Livre sacré et de la compréhension de l'Islam. En sept versets, elle condense l'essentiel du contenu de la foi, elle nous apprend comment nous tenir en toute sincérité devant Allâh - Exalté soit-Il -, elle répand sur nous à profusion Sa Miséricorde. Elle nourrit l'office quotidien, qui à cinq moments de la journée, débute obligatoirement par elle. Ainsi le musulman pratiquant la récite-t-il au minimum dix sept fois par jour, et s'il est pieux encore davantage. Coeur de la prière rituelle, la "Fatiha" est aussi le prototype de la prière spontanée ou "dou'a". Elle vient aux lèvres du croyant à toute occasion, devant tout événement heureux ou malheureux, elle inaugure ou conclut une assemblée... On l'a qualifiée de "Mère du Livre", "Trésor", "Guérison", "Protection", "Lumière", "Porte du ciel", "Sept (versets) répétés"... Les commentaires en sont innombrables.


C'est la seule sourate dont l'invocation préliminaire
"Bismillah Arrahman Arrahim" qu'on peut traduire par : "Au nom d'Allah, Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux", fasse partie intégrante. Ce préambule fait écho, par exemple, aux premiers mots de la sourate 96, "L'adhérence", la première sourate révélée :
 


Dans l'Islam, on commence toute action de quelque importance par cette citation du Nom d'Allâh
- Exalté soit-Il -, comme pour Lui demander la permission d'agir, car c'est Lui le Premier et le Dernier, Celui qui donne un commencement à toute chose, Celui de Qui nous avons reçu l'existence. Nous L'appelons pour qu'Il nous aide à conformer nos actes à la foi et pour qu'Il nous garde du mal. Donnons comme exemples le rite d'abattage des bêtes (sourate 6, verset 118), l'en-tête des lettres, comme celle de Salomon à la reine de Saba (s.27, v.30), et de nombreuses recommandations du Coran (s.73, v.8; s.76, v25).

Les deux attributs d'Allâh - Exalté soit-Il - retenus pour accompagner cette citation sont ceux qui expriment Sa Miséricorde infinie, mais le mot français "miséricorde" n'est que le plus proche équivalent, il est loin d'avoir la plénitude de sens de la "Rahma" arabe, qui déborde largement les notions de clémence, de compassion, de pitié, pour évoquer l'abri dans le sein maternel, la tendresse prévenante, la sollicitude bienveillante et vivifiante qui redonne confiance et espoir. Nous invoquons Celui qui nous a faits, qui nous connaît au tréfonds de nous-mêmes, qui nous comprend entièrement, nous aime mieux que tout autre ne le pourrait, et ne nous oubliera jamais. Citer Son Nom est le premier pas de la politesse pour l'ètre humain qui se tourne vers Lui, mais cela ne signifie pas évidemment qu'on va pouvoir se concilier Allâh - Exalté soit-Il - ou Le faire intervenir à son service...

Ce premier verset "Au nom d'Allâh, Celui qui fait Miséricorde, le Tout Miséricordieux" est omis lors de la récitation dans la prière rituelle. Celle-ci commence en effet déjà par la mention du Nom d'Allâh - Exalté soit-Il - : "Allah akbar" : mot à mot : "Allah est plus grand", au delà de nos perceptions, de nos désirs, de nos peines, de nos échecs ou de nos réussites relatives... Rappelons que cette formule fait entrer celui qui prie dans un état de sacralisation, où il doit s'abstraire de ses préoccupations ordinaires, pour concentrer exclusivement son attention sur l'accomplissement de sa prière, jusqu'à la salutation finale "Assalamou alaïkoum" : "que la paix soit sur vous", adressée à droite et à gauche aux anges. Et notons en passant que le terme "prière" est en fait inapproprié pour désigner la "salât", car en français prier est synonyme de demander, or la prière rituelle musulmane est avant tout un office ou l'on célèbre la grandeur d'Allâh - Exalté soit-Il -, c'est à dire qu'on n'y dit pas ce que l'on veut, on ne se lamente pas, on ne donne pas libre cours à tout ce qui vous vient à l'esprit. Avant de supplier Allâh - Exalté soit-Il -, on prend le temps de contempler Sa Présence, de se tenir correctement devant Lui.



Alhamdu lillahi rabbi alAAalameena

" Louanges à Allah, Seigneur des Mondes " [ Verset 2 ]

 

L'attitude primordiale du musulman s'exprime en effet avec force et sérénité dans ce premier mot "El hamdulillah!" qu'on peut traduire par "Allah soit loué!" ou "A Allah est due la louange partout et de toute éternité !", expression qui revient souvent dans le Coran et dans le langage courant des musulmans. C'est cette gratitude qui oriente notre vie, qui nous fait trouver notre propre vérité, nous réconcilie avec nous-mêmes et avec le reste du monde. Nous considérons tout ce qu'Allah - Exalté soit-Il - a fait, ce qu'Il nous a donné de bon, et nous apprenons à nous étonner, à nous émerveiller de Ses bienfaits : Il est le "Maître des mondes" présents, passés, futurs. Nous replaçons ainsi notre petite existence à l'échelle de l'univers entier, qui Lui est soumis (muslim) à travers les siècles, et qui chante Sa louange : l'étoile est "musulmane" parce qu'elle tourne, l'arbre est "musulman" parce qu'il pousse, tous se prosternent devant l'Éternel (voir s.55; v.6). On peut remarquer ce pluriel "les mondes", surprenant à une époque où les gens pensaient que le monde connaissable était clos, borné.

L'homme moderne. qui s'imagine parfois pouvoir résoudre tous les problèmes avec ses seules capacités (et qui n'y parvient pas aussi souvent qu'il le voudrait), n'a-t-il pas souvent oublié cette dimension de reconnaissance admirative envers le Créateur, au point qu'il a presque toujours un motif de mécontentement, de ressentiment, et que le terme de "louange" lui est devenu presque incongru, inusité ? Mais notre ingratitude ne pénalise que nous-mêmes : ne fait-elle pas de nous des handicapés toujours insatisfaits, incapables d'accepter les limites de notre condition humaine, la relativité de nos projets, la réalité de notre mort ?

C'est Allah - Exalté soit-Il - qui préside à chaque instant de nos vies, de même qu'Il commande à chaque moucheron, à chaque grain de poussière. "Rabbi" signifie à la fois le Maître qui gouverne et celui qui éduque, celui qu'on reconnaît comme Seigneur et auquel on se rallie.

Pour le Musulman, tous les pouvoirs terrestres, toutes les forces occultes ne sauraient concurrencer la seule Autorité qui soit. Cependant ces mots de "soumission" , "soumis", par quoi on traduit généralement "Islam" et "musulman", peuvent occasionner eux aussi des malentendus, car en français ils comportent une nuance péjorative d'oppression, d'abaissement ("soumettre" signifie "mettre sous") étrangère à la notion arabe bien comprise d'Islam", qui évoque plutôt une reddition apaisante, sans humiliation ("salam", la paix, est de la même famille). Nous pouvons nous en remettre, nous abandonner sans crainte a Celui qui nous fait exister, au Dieu de Miséricorde et d'Amour célébré par le verset 3, qui complète l'idée de souveraineté cosmique exprimée par le verset précédent.



Alrrahmani alrraheemi
" Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, "
[ Verset 3 ]

Quelle est la différence entre ces deux mots : "rahman" et "rahim" ? "Rahman" est un participe actif, un superlatif qui indique l'intensité, la spécificité : "Celui qui seul fait vraiment miséricorde", pourrait-on dire, Celui à qui nous devons tout, qui est pour nous comme l'utérus maternel (d'où la traduction de "Matriarque" ou "Matriciel" adoptée par certains, mais qui ne semble pas très heureuse en français courant), Celui qui constamment nous dispense Sa grâce: ce terme ne peut s'appliquer qu'à Allah - Exalté soit-Il -. "Rahim" est un adjectif de qualité, qui peut éventuellement s'appliquer à une créature, et qui indique la perfection, la permanence de cette Miséricorde sans hésitation ni restriction aucune. Allah - Exalté soit-Il - donne sans compter et Allah - Exalté soit-Il - pardonne sans limite les faiblesses et même les fautes les plus graves, pourvu qu'on revienne sincèrement vers Lui. Il ne cherche ni à nous prendre au piège ni à prendre sa revanche, Il sait exactement de quelle pâte nous sommes faits, Il veut nous faciliter la route, non l'entraver ou la compliquer. Ensemble, ces deux termes "rahman" et "rahim" embrassent toutes les modalités et tous les domaines de l'Absolue Bienveillance divine.



Maliki yawmi alddeeni

" Maître du Jour de la Rétribution. " [ Verset 4 ]

Si le verset 2 ouvre notre coeur à Celui qui préside à toute destinée, qui ne dépend ni de nos déductions ni de nos intentions, si le verset 3 nous rend présent ce Dieu d'infinie Bonté qui veille attentivement sur notre fragilité, le verset 4 nous projette dans l'avenir, à la Fin des temps, à cette échéance du Dernier Jour où toutes les dettes seront payées, où Allah - Exalté soit-Il - sera aussi le Juge suprême, le Souverain qui tiendra compte de tous les éléments possibles pour décider du sort de chacun. Cette annonce du Jugement dernier tient une grande place dans le Coran car, si notre vie ne menait à rien, quel sens donner à nos choix d'aujourd'hui ? Que valons-nous alors de plus que les animaux ? Ne savons-nous pas, au fond de nous-mêmes, que nous sommes faits pour autre chose que pour l'accumulation des profits matériels, que nos semblables ne sont pas des objets dont nous pouvons disposer à notre guise, que notre dignité huinaine suppose le respect mutuel, la justice et la solidarité, enfin qu'un Jour viendra où il faudra bien rendre à chacun ce qui lui est dû ?

Mais c'est à Allah - Exalté soit-Il - qu'il appartient de juger de la valeur des actes de chacun, car Lui seul scrute le fond des coeurs et détermine en toute vérité et justice la part exacte de responsabilité qui nous revient. La lumière de l'éternité se profile ainsi à l'horizon de notre histoire, tandis que celle-ci se joue aujourd'hui dans une relative demi-obscurité, où nous nous efforçons de corriger certaines injustices en essayant de ne pas en commettre de nouvelles. Ce Jour-là, dit le Coran :


 

Quiconque fait un bien fût-ce du poids d'un atome, le verra, et quiconque fait un mal fût-ce du poids d'un atome, le verra. Sourate 99 : La secousse (Az-Zalzalah) verset 7 et 8.
 



Iyyaka naAAbudu wa-iyyaka nastaAAeenu

" C'est Toi [Seul] que nous adorons,
et c'est Toi [Seul] dont nous implorons secours. "
[ Verset 5 ]

Au verset 5, nous nous adressons alors directement à Allah - Exalté soit-Il - (ce changement de personne est fréquent dans le Coran, signalons aussi qu'il n'y a pas en arabe de "vous" de politesse) : "C'est bien Toi que nous adorons". Nous parlons au pluriel, car le musulman n'est jamais seul dans sa prière. Avec lui rendent hommage au Créateur les montagnes, les animaux, les plantes... Ceci est symbolisé par les différentes attitudes de celui qui prie: debout, incliné, prosterné. Seule créature ayant reçu le privilège de la conscience et de la liberté, l'homme parle au nom de toutes les autres. La religion ne saurait être une affaire privée, purement individuelle, où l'on chercherait à obtenir des grâces pour soi sans s'occuper d'autrui. Que nous le voulions ou non, nous appartenons à une société, à un réseau de relations, nous sommes interdépendants, et c'est ensemble que nous nous rapprocherons d'Allah - Exalté soit-Il -. L'emploi de l'inaccompli indique une nuance d'effort, de tension. Bien sûr, nous avons besoin de l'aide divine et nous la sollicitons, mais remarquons l'ordre des termes : cette demande est seconde, il importe d'abord de nous livrer à l'adoration de la Face d'Allah - Exalté soit-Il -, de nous mettre totalement à Sa disposition. Seule cette démarche peut nous libérer réellement de nos impatiences et de nos peurs. Alors seulement, ancrés dans la foi, nous pouvons nous permettre d'appeler au secours. Il sait bien que nous peinons et ne voyons pas toujours bien clairement ce que nous devons et pouvons faire.



Ihdina alssirata almustaqeema

" Guide-nous dans le droit chemin, " [ Verset 6 ]

Que Lui demander ? La nourriture, la santé, la beauté, le confort matériel, psychologique ? Sans doute, mais à partir du moment où nous acceptons notre condition humaine, ce à quoi nous convie l'Islam, ne comprenons-nous pas que toutes ces choses sont bien variables, qu'elles ne sont pas vraiment l'essentiel, que peut-être elles le cachent ? Une demande est prioritaire et suffisante : qu'Allah - Exalté soit-Il - nous guide, qu'Il nous éclaire et nous conduise, qu'Il oriente nos pas dans la bonne Direction ( verset 6 ). Il ne s'agit ni de réprimer purement et simplement notre potentiel vital,  ni de le laisser s'extèrioriser n'importe comment, de façon désordonnée et débridée, mais d'apprendre à le discipliner, à le piloter pour qu'il nous permette de progresser. Avancer pour aller où ? Toutes les options sont-elles équivalentes ? Sûrement pas.

Quand il s'agit de notre corps, nous savons bien que sa santé suppose un bon équilibre dynamique entre les diverses fonctions vitales. Seulement, ne sommes nous pas plus qu'un corps ? N'y a-t-il pas aussi une santé spirituelle que nous devons rechercher, en suivant les indications qu'Allah - Exalté soit-Il - nous donne à travers les Messages de Ses Prophètes et la voix de notre conscience, afin d'aller vers la pleine réalisation de notre vocation humaine ?

La bonne route est qualifiée de "mustaqim" (mot à mot "rectiligne"), qui est en arabe de la famille de "qâma" : "se lever", "se tenir debout". Ce terme évoque l'attitude digne de l'être humain qu'Allah - Exalté soit-Il - a désigné pour être Son "représentant sur la terre" (s.2, v.30). Ne nous rabaissons pas... L'unique façon d'envisager sereinement cette responsabilité si grande n'est-elle pas de faire confiance à Allah - Exalté soit-Il - Lui-même, de nous mettre sans cesse à l'écoute de Sa Parole, et de nous efforcer d'en vivre?



Sirata allatheena anAAamta AAalayhim
ghayri almagh
doobi AAalayhim wala alddalleena
" le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs,
non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés. "
[ Verset 7 ]

Le dernier verset précise ce "chemin droit" que chacun de nous est appelé à suivre à tout moment. Au cours de l'histoire, il est malheureusement arrivé plus d'une fois que des hommes s'en éloignent, qu'ils se laissent emporter par leurs passions, jusqu'à oublier ou trahir la Révélation reçue. "Ceux qu'Allah récompensés a Ses largesses" ne sont-ils pas ceux qui ont travaillé pour Lui plus que pour leur gloire personnelle ou pour un résultat matériel, qui ont su rester humbles en toute circonstance ? A nous maintenant de les imiter...

Nous demandons donc à Allah - Exalté soit-Il - de nous préserver de l'orgueil insensé de ceux qui se sont imaginé pouvoir Le défier ou Le tromper, et aussi de nous épargner les errances de ceux qui, de conjectures en conjectures, s'installent dans une confusion mentale dont ils ne parviennent plus à sortir. Certains commentateurs ont interprété ce verset comme une allusion aux comportements respectifs d'une partie des Juifs et des Chrétiens, mais puisque le texte ne dit pas explicitement cela, gardons-lui son sens tout à fait général.

" Ainsi soit-il "

Enfin, dans la récitation liturgique, on ajoute "Amin", identique au "Amen" des Juifs et des Chrétiens, de la racine "amana" signifiant croire, faire confiance, être fidèle, loyal, sûr, fiable. "Ainsi soit-il" semble une traduction un peu faible, trop neutre. On pourrait dire plutôt : "Nous en sommes sûrs, nous y croyons, nous le confirmons"

Citons en conclusion un "hadith" , c'est à dire une parole prononcée par le Prophète Muhammad - sur lui la grâce et la paix - et rapportée par ses épouses après sa mort, car de son vivant seul le Coran était mis par écrit : c'est une description de la "Fatiha" comme un dialogue, verset par verset, entre Allah - Exalté soit-Il - et Son serviteur :

"Allah - Exalté soit-Il - le Très­Haut a dit : "J'ai réparti ma prière en deux moitiés, entre Moi et Mon adorateur. La première moitié M'appartient, la deuxième est à Mon adorateur, et à lui ce qu'il demande... Quand l'adorateur dit : "Louange à Dieu, Maître des univers", Dieu dit : "Mon adorateur M'a loué". Quand il dit : "le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux", Dieu dit: "Mon adorateur M'a exalté". Quand il dit : "Souverain du Jour du Jugement", Dieu dit : "Mon adorateur M'a glorifié". Quand il dit : "C'est Toi que nous adorons, c'est Toi que nous sollicitons", Dieu dit :"Ceci est entre Moi et Mon adorateur, et que soit accordé à Mon adorateur ce qu'il demande". Quand il dit : "Guide-nous vers le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits, qui ne sont, ni l'objet de Ta colère, ni les égarés", Dieu dit :

"Ceci est à Mon adorateur,
et que Mon adorateur obtienne ce qu'il demande."

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